Des moyennes qui cachent des écarts de plus en plus marqués
Les chiffres publiés par le cabinet Facts & Figures dans son baromètre annuel sur l’assurance dommages donnent une première lecture rassurante : la hausse moyenne des primes se situe entre 4 et 6 % pour la multirisque habitation et entre 4 et 5 % pour l’auto en 2025-2026. Le cabinet Addactis projette même jusqu’à 7 à 8 % en habitation sur la période. Des chiffres qui, pris seuls, suggèrent une progression modérée.
Le problème, c’est que ces moyennes agrègent des situations de plus en plus hétérogènes. À garanties strictement identiques — même niveau de franchise, même plafond d’indemnisation, même formule tous risques — deux assurés peuvent enregistrer des évolutions de cotisation très différentes à la date d’échéance. L’un voit sa prime progresser de 3 %, l’autre de 11 %. Le contrat est le même sur le papier ; le profil, lui, ne l’est pas.
Ce phénomène n’est pas entièrement nouveau, mais son amplitude s’est nettement accentuée ces dix-huit derniers mois. Les assureurs utilisent depuis longtemps des critères de segmentation — zone géographique, bonus-malus, ancienneté client — mais le nombre de variables intégrées dans la tarification individuelle a sensiblement augmenté. La moyenne, statistiquement correcte, ne dit plus grand-chose de ce que ressent l’assuré en ouvrant son avis d’échéance.
Certains profils absorbent des hausses à deux chiffres
La presse spécialisée — L’Argus de l’assurance, Décision Assurances — documente depuis le début 2026 des cas de hausses atteignant 10 à 15 % chez les grandes compagnies pour des profils considérés comme dégradés. Ces profils ne sont pas nécessairement des assurés en situation de malus avéré : un assuré sans sinistre responsable peut quand même être reclassé à la hausse si sa zone de résidence concentre une sinistralité croissante, si le type de véhicule qu’il conduit présente des coûts de réparation élevés, ou si son historique de déclarations — même non responsables — dépasse un certain seuil.
En habitation, les critères qui pèsent le plus dans cette individualisation accélérée sont la localisation géographique (exposition aux risques climatiques, taux de cambriolage de la commune), l’ancienneté et la nature du bâti, et la fréquence de déclaration de sinistres sur les cinq dernières années. Un assuré ayant déclaré deux dégâts des eaux en trois ans dans une commune classée à risque inondation peut voir sa cotisation progresser bien au-delà de la moyenne sectorielle, même si ces sinistres étaient de faible montant.
En auto, la puissance fiscale et le coût de remplacement des pièces jouent un rôle croissant. Les véhicules électriques coûtent structurellement plus cher à assurer que leurs équivalents thermiques en raison du prix des batteries et de la rareté des réparateurs agréés, ce qui amplifie l’effet d’individualisation pour leurs conducteurs. Un propriétaire d’un SUV électrique récent résidant dans une zone urbaine dense cumule ainsi plusieurs facteurs de hausse simultanés.
Pourquoi les assureurs accélèrent sur la tarification individualisée maintenant
Plusieurs facteurs convergent pour expliquer que cette accélération se concentre précisément sur la période 2025-2026. Le premier est mécanique : le coût moyen des sinistres a fortement progressé depuis 2022 sous l’effet de l’inflation sur les matériaux de construction, les pièces détachées et la main-d’œuvre en carrosserie. Les ratios combinés de nombreux assureurs ont dépassé 100 % sur certaines branches, signifiant que les prestations versées excèdent les primes encaissées. Le retour à l’équilibre technique passe inévitablement par une correction tarifaire, mais les assureurs préfèrent désormais concentrer cette correction sur les profils les plus coûteux plutôt que de diluer la hausse sur l’ensemble du portefeuille.
Le deuxième facteur tient à la montée en puissance des outils de scoring comportemental et des données télématiques. Les boîtiers connectés, intégrés dans certains contrats auto dits « usage-based insurance » (UBI), permettent de mesurer le style de conduite — freinage, vitesse en courbe, conduite nocturne — et d’en déduire un score de risque individuel mis à jour à chaque renouvellement. Certains assureurs, comme ceux ayant expérimenté des programmes comportementaux tels que le programme Vitality de Generali, ont déjà rodé cette logique de modulation tarifaire fondée sur des données comportementales, même si le contexte diffère.
Le troisième facteur est réglementaire. La directive Solvabilité II et ses évolutions récentes incitent les assureurs à affiner leur modélisation du risque pour optimiser l’allocation de capital. Une tarification plus précise réduit théoriquement le besoin en fonds propres réglementaires. Les outils algorithmiques disponibles aujourd’hui — apprentissage automatique appliqué aux bases de sinistralité, croisement avec des données externes comme les fichiers météorologiques ou les statistiques de criminalité par IRIS — rendent cette précision accessible à grande échelle, ce qui n’était pas le cas avant 2022.
Ce que cela change concrètement au moment du renouvellement
La première conséquence pratique concerne la lecture de l’avis d’échéance. Cet avis, que l’assureur doit envoyer entre quinze et soixante jours avant la date d’anniversaire du contrat selon les dispositions du Code des assurances, mentionne désormais souvent une hausse exprimée en pourcentage global. Mais ce pourcentage ne décompose pas, sauf exception, la part liée à la revalorisation de l’indice de référence (indice FFB pour le bâtiment, indice automobile) et la part liée à la réévaluation du profil de risque individuel. L’assuré voit le résultat, pas le détail du calcul.
La comparaison entre contrats devient également plus complexe. Deux offres affichant une prime annuelle similaire peuvent recouvrir des niveaux de franchise très différents ou des plafonds d’indemnisation distincts. Obtenir un devis comparable suppose désormais de spécifier précisément l’ensemble des paramètres — capital mobilier assuré, franchise retenue, garanties optionnelles incluses ou exclues — ce que les outils de comparaison en ligne ne capturent pas toujours avec suffisamment de finesse.
Dans les cas les plus extrêmes, certains assureurs choisissent la résiliation à l’initiative de la compagnie plutôt que la hausse. Cette faculté, encadrée par l’article L113-12 du Code des assurances, permet à l’assureur de mettre fin au contrat avec un préavis de deux mois à chaque échéance annuelle. Elle reste rare mais progresse sur les portefeuilles présentant une sinistralité répétée et difficile à compenser tarifairement sans rendre la prime commercialement invendable. Pour l’assuré concerné, les conséquences sont immédiates : trouver un nouveau contrat dans un délai contraint, parfois avec un historique qui complique l’accès à certains assureurs du marché standard.
Ce mouvement de fond touche l’ensemble des canaux de distribution. Les assurés passant par un courtier bénéficient en théorie d’un regard extérieur sur les alternatives disponibles — une situation que connaissent aussi les emprunteurs confrontés à la promesse d’économies sur l’assurance emprunteur, rarement aussi simple qu’annoncé. Pour les assurés en contrat direct avec leur compagnie, la marge de négociation reste étroite si le profil de risque a été réévalué à la hausse dans le système de tarification interne.